Chapitre 5
Lundi 29 septembre
La photo sur la première page du journal ne montrait rien, sinon deux gendarmes de dos, dans ce qui semblait être un paysage forestier, mais le titre à la une était accrocheur. L’adjudant avait raison, même si l’article ne lui apprenait pas grand-chose. Tout de même, trois balles, ce n’était pas un accident de chasse. Miquel Pujol reposa La Dépêche sur la table basse. D’un point de vue purement administratif, le corps n’avait pas été retrouvé sur la commune d’Arfons, et il n’était plus maire, mais il ne pouvait s’empêcher de raisonner comme au temps où on venait le chercher en pleine nuit, pour un homme retrouvé pendu dans son grenier, un accident de chasse ou un dramatique accident de la route.
Miquel avait exercé le métier d’instituteur, professeur des écoles comme on dit maintenant. Il avait débuté à Graulhet, dans un temps où la ville était encore riche de son cuir, puis avait choisi de venir exercer en zone rurale. Quand il avait pris sa retraite, quinze ans plus tôt, il était à la fois l’unique enseignant, le directeur et le maire de la commune. Rien de ce qui se passait dans le secteur ne lui était inconnu, sauf peut-être quelques secrets que seul le curé pouvait entendre, et encore… le café de la place, l’Estaminet, se transformait parfois en confessionnal à l’extrémité du zinc et les ragots ne manquaient pas de revenir à ses oreilles à l’heure de l’apéritif sous les platanes. Aujourd’hui, c’était différent, le café avait fermé et les ragots se colportaient sur les réseaux sociaux.
En dépit de son âge, Pujol avait évolué avec son temps. Sans être aussi à l’aise que ses petits-enfants, il savait se servir d’un ordinateur et d’un téléphone pour rechercher de l’information. Une recherche rapide ne lui apprit rien de plus, c’était encore trop tôt. Il envisagea de monter au Plo del May, il faisait beau en ce début d’automne et une promenade en forêt ne lui ferait pas de mal. Comme il n’avait toutefois pas trop envie d’y aller seul, il se dit que Guilhem serait peut-être partant pour une balade.
Alric se présenta juste à l’heure du café, suivi de son indispensable compagnon. Il était près de quinze heures quand les deux hommes montèrent dans la fourgonnette, le chien à l’arrière. Guilhem arrêta son véhicule en bord de chemin. De nombreuses traces de pneus étaient encore visibles, signes du passage des services judiciaires quelques jours plus tôt. Les deux hommes remarquèrent quelques lambeaux de rubalise, encore accrochés aux branches. L’endroit où le corps avait été découvert était entièrement dégagé de toute trace de végétaux. La terre avait été mise à nu, et visiblement creusée à certains endroits.
Marti tourna longtemps autour de la zone, curieux de ces odeurs inconnues, sans rien découvrir de nouveau. Au fond de lui-même, Miquel n’imaginait pas trouver un élément significatif après le passage des techniciens de la gendarmerie, mais il y avait une forme de frustration, ou de curiosité morbide, il n’aurait su le dire, qui l’avait poussé à revenir sur les lieux.
« Tiens, en voilà un beau », lança Guilhem qui s’était éloigné de quelques pas. Un superbe cèpe, en effet, à l’odeur bien caractéristique.
— On ne sera pas monté pour rien !
— Je n’ai pas trop l’humeur aux champignons, répondit Pujol, sur un ton morose.
— C’est ce pauvre type qui te chagrine ? Ne crois pas que ça me laisse indifférent, reprit Alric, mais je ne vois pas ce qu’on peut faire pour lui.
— C’est sûr, on ne peut plus rien, mais tout de même, ce gars m’intrigue. Qu’est-ce qui pousse un type comme ça à venir se faire trucider dans notre montagne ?
— Comme quoi ?
— Tu te souviens de sa tenue ? expliqua Pujol. On l’aurait dit tout droit sorti d’un vieil épisode de l’inspecteur Derrick.
— C’est vrai que personne ne porte plus ce genre de cravate.
— Il n’y a pas que la cravate, c’est tous ses vêtements qui avaient l’air d’avoir cinquante ans.
— Tu as peut-être raison, je n’y avais pas fait attention. En tout cas, s’il s’est promené comme ça dans la région, on l’aura forcément remarqué.
— Le journal dit que les gendarmes interrogent les gens dans les villages aux alentours, précisa l’ancien maire.
— Ils ne sont pas passés chez moi !
— Ils ne vont pas sonner à toutes les portes, sans doute plutôt les commerces ou les cafés. À Arfons, ce sera vite fait !
— Bon, tu as encore quelque chose à voir ? demanda Alric.
Les deux hommes suivis du chien redescendirent vers le chemin, Guilhem avait toujours son précieux champignon à la main. Au moment de rejoindre la route, le conducteur désigna la stèle érigée au carrefour.
— Et si ça avait un rapport avec le maquis ? suggéra Alric.
— La guerre est finie depuis quatre-vingts ans !
— Oui, mais tu l’as dit toi-même, ce gars t’a fait penser à un Allemand, non ?