Chapitre 2
Laurent Cazenave était né à Castres soixante-cinq ans plus tôt. Ses parents étaient établis à Sorèze où ils tenaient une pharmacie sur la place centrale, sous les couverts. Il avait effectué une partie de sa scolarité à l’abbaye-école, juste avant le départ des Dominicains, et en avait conservé une cordiale détestation du monde ecclésiastique. À quinze ans, il avait quitté Sorèze pour entrer en seconde au lycée Pierre de Fermat à Toulouse. Ses parents avaient été contrariés lorsque le bac en poche, il avait décidé d’entreprendre une licence de Droit plutôt que de s’orienter vers les études de pharmacie en vue de reprendre l’officine familiale.
Laurent était un étudiant travailleur, ce qui ne l’empêchait pas de passer du bon temps avec ses camarades dans les bars de la place Saint Pierre. C’est là qu’il avait fait connaissance avec Mathilde, une étudiante béarnaise qui deviendrait sa femme quelques années plus tard. Sa maîtrise en poche, il avait hésité entre l’école de la magistrature et le CAPA, mais avait finalement opté pour l’école nationale de police à Saint Cyr au Mont d’Or, en région lyonnaise. Pour le jeune homme qui, en dehors de ses vacances, n’avait jamais quitté le Midi, la transition fût un peu rude. Son accent avait un temps été moqué par certains camarades, mais le bon caractère du Tarnais avait eu raison de ces plaisanteries. Mathilde, qui avait pu le rejoindre rapidement, n’était pas étrangère à cette bonhommie naturelle. Ses bons résultats lui avaient permis de choisir son principal stage à la Direction de la Police Judiciaire de Lyon, sous l’autorité de Francis Chekroun, un flic hors norme. Son profil atypique, ancien prof de maths, ceinture noire de judo, avait profondément marqué le jeune flic. L’inspecteur Cazenave avait commencé sa carrière de terrain au commissariat des Minguettes, à Vénissieux. Après cinq ans et une première promotion au grade d’inspecteur divisionnaire, il avait quitté les cités pour intégrer la BRB et le grand banditisme. Son sens des responsabilités et ses qualités de leader l’avaient fait remarquer et ses supérieurs l’avaient convaincu de se présenter au concours de commissaire. Il avait été surpris de réussir à la première tentative, ce qui était encore très rare à cette époque. Après un nouveau séjour à Saint Cyr, il avait choisi de quitter Lyon et obtenu un poste à Béziers, pour le plus grand plaisir de Mathilde, et de ses deux fils, nés entretemps, enchantés d’aller vivre au soleil, près de la mer.
Plusieurs affectations avaient suivi, à Montpellier puis Marseille, mais le commissaire Cazenave n’avait jamais eu l’opportunité de revenir à Toulouse, à titre professionnel du moins. Avec le temps et le stress de la profession, ses relations conjugales s’étaient dégradées. Mathilde avait refusé de quitter Montpellier et le couple avait fini par divorcer à l’amiable. Les deux garçons avaient grandi et pris leur envol. Pierre, l’aîné, avait quitté la France pour aller travailler en Californie dans une entreprise de technologie. Eric, le second, dirigeait un hôtel de luxe dans une station de ski en Suisse.
En 2022, l’heure de la retraite avait sonné et le commissaire Cazenave avait définitivement bouclé ses cartons. Les premiers mois lui avaient paru difficiles, et il avait trainé un moment, désœuvré dans la cité phocéenne, fréquentant de moins en moins ses anciens collègues.
Ses parents avaient de leur côté vendu la pharmacie familiale vingt ans plus tôt, et choisi de vivre dans une vieille ferme qu’ils avaient restauré et aménagé avec le confort moderne à proximité du lac du Lampy, à la limite de l’Aude et du Tarn. Le policier était parfois inquiet de savoir ses parents et surtout sa mère, seule après la mort de son père, isolés les jours où les rigueurs de l’hiver se faisaient sentir sur la montagne, mais il n’avait pas réussi à les convaincre de prendre un pied à terre en ville, pour y passer la mauvaise saison et bénéficier d’une meilleure couverture médicale.
Deux ans plus tôt, Madame Cazenave, qui venait d’avoir quatre-vingt douze ans, s’était résolue à s’installer dans une maison de retraite confortable, à proximité de Sorèze où elle avait encore quelques amis et connaissances de sa génération. Elle n’y était restée que quelques mois. Son fils avait reçu un appel téléphonique un matin, lui annonçant le décès de sa mère durant son sommeil. Quelques jours plus tard, la famille Cazenave se trouvait réunie dans le petit cimetière au pied de la montagne. Laurent avait une sœur, Charlotte, avec laquelle il n’avait que peu de contacts. Elle vivait en Australie depuis quarante ans. Leurs échanges se limitaient à quelques conversations Face Time à l’occasion des fêtes et des anniversaires, rien de plus.
À l’issue de la cérémonie, Laurent, Charlotte qui avait fait le voyage seule, Pierre et Eric, s’étaient retrouvés dans la maison du Lampy. Mathilde, qui s’était elle aussi déplacée, avait déclaré que la discussion ne la concernait pas.
Laurent avait posé la question du devenir de cette propriété, inoccupée depuis près d’un an. Sans surprise, Charlotte, qui la connaissait à peine, ainsi que les deux garçons, déclarèrent qu’ils n’y avaient pas d’attachement particulier. L’ancien policier, qui avait gardé une certaine nostalgie de ses promenades d’adolescent dans la région, prit alors la décision de venir l’occuper, n’ayant plus de raison de rester seul à Marseille.